Actualités des livres     
 

Le nouveau jardin

   
Auteur : André Vera
Photographies - Illustrations : Paul Vera
Editeur : Connaissance et Mémoires
Date de dépôt : 2009

André (1881-1971) et Paul (1882-1957) Vera sont deux figures importantes du rayonnement du mouvement « Art déco ». Depuis le 16 mai 2009, un espace permanent leur consacré dans un ancien bâtiment du quartier militaire de Gramont (2, rue Henri IV) à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), ville où ils habitaient. En qualité de peintre et de décorateur Paul est intervenu dans de nombreux domaines artistiques (vitrail, tapisserie, sculpture, mobilier, vaisselle, tapis, aquarelle…). Quant à André, théoricien, il a écrit de nombreux articles et a défini le jardin moderne notamment au sein de deux ouvrages de référence, « Le nouveau jardin » (1912) puis « Les jardins » (1919). « Le nouveau jardin » est un texte important, illustré par 69 bois gravés de son frère Paul. Les éditions Connaissance et Mémoires, spécialisées et référence dans la réédition dans les règles de l'art d'ouvrages sur l'agronomie, l'horticulture, les plantes et l'art du jardin, le rééditent enfin cette année.

Paul Vera a une expérience de praticien puisqu’avec l’architecte et décorateur Jean-Charles Moreux (1889-1956) il réalise plusieurs jardins. En fait, André en théoricien rédige ici plutôt un manifeste présentant plusieurs modèles de jardins dans l’esprit du cubisme. Dans une époque en pleine mutation et modernisation, il offre ainsi la possibilité de créer son jardin en se passant d’un paysagiste. La préface de cette nouvelle édition est signée de Jean-Pierre Le Dantec, ingénieur de l’Ecole centrale, romancier, chroniqueur, historien de l’architecture, de l’urbanisme et du paysagisme et ancien directeur de l'Ecole d'architecture de Paris la Villette. Il rappelle le contexte artistique et politique de la parution originale et combien André Vera souhaite que le nouveau jardin se démarque de celui d’André Le Nôtre, désireux et conscient de la nécessité de marquer un autre âge, rupture visible aussi avec le style d’Edouard André et de celui des Duchêne. Le changement des moyens financiers des commanditaires ayant des incidences sur les superficies des jardins, mais aussi sur leur agrément (coût des jeux d’eau…), nécessitait une évolution théorisée dans ces écrits qualifiés par Jean-Pierre Le Dantec de « manifeste de l’art français » et dont l’atout serait « la virulence et la constance de convictions idéologiques et politiques »ouvertementmises en avant. Dans sa préface originale, André Vera confie son sentiment d’incongruité envers la réalisation d’un jardin paysager. Il insiste sur le fait que le jardin doit correspondre à son époque et que tracer un jardin de style XVIIe siècle est aussi ridicule que préférer une chaise à porteur à une automobile !

André Vera, dans un texte marqué d’un certain chauvinisme, s’attache donc à démontrer son souhait de traiter le jardin dans sa forme, son type, sa décoration et ses plantations au fil de 16 chapitres : modernité, régularité, caractère, le petit jardin, le grand jardin, composition des tapis de fleurs, les plantes rustiques, la roseraie, le fusain panaché, le buis, le jardin fruitier, les arbres d’ornement, le jardin des abeilles, les treillages, ornements des jardins empruntés à la statuaire et à l’architecture et enfin la fantaisie au jardin. Chacun de ces chapitres est marqué par des frises de Paul Vera aux motifs animaliers (abeilles, canards, cygnes, escargots, grenouilles, paons, poissons, poules, tortues…), d’autres dessins illustrent le travail au jardin (bêchage et ramassage des feuilles mortes). Les préceptes sont basés sur le rejet de l’asymétrie, l’emploi d’une matière unique pour les circulations, de la dominance du minéral sur le végétal. Ce dernier est très présent dans les propos précisant notamment que les arbres d’ornement servent en premier lieu à marquer la symétrie. Les textes sont précis avec de nombreuses références érudites et des propositions réfléchies d’essences à utiliser (Acer dasycarpum, anémone du Japon, centaurée argentée, Helianthus laetiflorus, Koelreuteria paniculata, Liriodendron tulipifera, pivoines roses de la Chine et du Japon, Prunus pissardii, santoline…), sans oublier les roses, le fusain panaché et le buis dont André Vera loue le caractère persistant du feuillage et sa capacité à supporter la taille. La fleur est utilisée pour sa couleur. Ainsi, dans les théories sur les tapis de fleurs, le théoricien revient sur les notions de couleurs (primaires, complémentaires, chaudes, froides…) et conseille de réserver les couleurs chaudes pour l’arrière de la maison et les froides au seuil, pour plus de retenue et afin de réserver des surprises au visiteur.

Sur des notions de conception, André Vera rappelle l’importance et le caractère agréable d’élever des abeilles et le rôle du treillage qui peut prendre différents aspects : clôture, tonnelle, pavillon, portique… Ses textes sont assez directifs affirmant ses points de vue pour aboutir à l’harmonie, sans oublier les aspects purement pratiques et esthétiques. Ainsi pour la décoration, il précise « Enfin, lorsque les statues seront mises en place, vous vous garderez, par une plate-bande de fleurs, d’en circonscrire le piédestal, parce qu’il ne faut pas d’un objet principal, par quoi que ce soit, distraire l’attention. ». Au sujet des circulations dans une roseraie, il affirme « Quant aux allées, elles seront longues et droites, pour augmenter l’ordonnance de la propriété et pour inciter à la promenade. Elles ne seront, en aucun endroit, réduites à l’étroitesse d’un passe-pied. Partout vous devez pouvoir y marcher deux ensemble. ». Chaque chapitre théorique se termine par plusieurs planches monochromes de Paul Vera constituant des exemples de plans légendés sur lesquels se repèrent des constantes comme potager, jardin fruitier, roseraie, galeries, plantes vivaces, bassin voire court de tennis. Ainsi, le lecteur désireux de créer un jardin peut se référer à un « petit jardin au bord d’une rivière », « un parterre », un « jardin pour les abeilles », « une petite roseraie », un « dessin en buis sur fond de sable rouge », une « terrasse aménagée en jardin fruitier »… Bien que datant de 1912, ces dessins sont d’une incroyable modernité et sont pour ainsi dire précurseurs du style dit « art déco ».

Enfin, en dernière partie de cette édition, figure un texte de juillet 2006 d’Alain Darré : « André Vera et la Thébaïde ». Dans celui-ci, le légataire des frères Vera revient sur André Vera et l’importance qu’il accordait à l’influence de l’environnement sur l’éducation et la vie quotidienne. Le texte présente surtout la « Thébaïde », propriété de Saint-Germain-en-Laye, achetée en 1920 et hélas détruite depuis les années 1970 à cause d’une clause non écrite dans l’acte de vente. Le choix Saint-Germain-en-Laye correspondait au choix réfléchi d’être assez proche de l’élite sociale et culturelle parisienne tout en étant suffisamment éloignée pour être abrité des tracas et contraintes de la grande ville. Le décor intérieur de la maison est présenté (œuvres de Maurice Denis, Aristide Maillol…) et surtout le petit jardin « en perpétuelle évolution » avec son grand tapis vert, son potager, son bassin, sa pergola et dont le plan illustre cette description. L’ouvrage s’achève par les portraits photographiques des deux frères.

Comme toujours, les rééditions de Connaissance et Mémoires sont des ouvrages de grande qualité. Celui-ci, cousu et broché sous jaquette, est imprimé sur papier vélin Curtis épais (170 g), grammage idéal pour faire ressortir tous les contrastes des dessins noirs de Paul Vera. Ouvrage de référence, il a sa place toute trouvée dans la bibliothèque idéale d’un amateur d’art des jardins et constitue une formidable idée de cadeau pour Noël. Les frères Vera sont encore trop méconnus mais la lecture de ce manifeste est une occasion de mieux connaître l’art de deux hommes qui ont marqué l’histoire de l’art et des jardins. Il est justement précisé que cette édition est dédiée à la mémoire d’un autre de ces hommes, Michel Baridon (1926-2009), professeur émérite de l'université de Bourgogne, historien de la culture, spécialiste de l'histoire des jardins et du paysage, et membre du Conseil national des parcs et jardins.

Pour en savoir d’avantage sur les frères Vera, il est aussi possible de consulter le catalogue de l’exposition qui leur était consacrée du 12 septembre 2008 au 11 janvier 2009 « Paul et André Vera, entre tradition et modernité ».



© Conservatoire des Jardins et Paysages / avril 2010

 
322 pages - 250.00 €
     
   
   
   
 
   
 
w